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Quelques jours après la chute d'Alep-Est, le conseil de sécurité a adopté un nouveau projet de résolution. Mais sa composition fait oublier le rôle de l'Iran et des milices chiites, selon Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris-VIII) qui a publié cette tribune sur Challenges.fr.

 Bien à raison, l’écrasement des rebelles syriens sous les bombes et la chute annoncée d’Alep-Est suscitent commentaires et analyses sur la Russie. Envers et contre les faits, ignorants ou cyniques au petit pied persistent à présenter la politique de force de Poutine comme un aspect de la lutte contre l’« Etat islamique ». Dans cette affaire, le régime chiite-islamique iranien et ses milices paramilitaires ne seraient que des supplétifs régionaux, sans véritable poids propre.

D’une part, les bombardements russes sur les populations et infrastructures civiles ne constituent en rien une contribution à la lutte contre l’«ennemi du genre humain», selon une formule empruntée au droit des gens, mais ils s’inscrivent dans un projet géopolitique simultanément revanchard et révisionniste. D’autre part, le dramatique épilogue de la rébellion à Alep constitue une victoire majeure pour Téhéran, le panchiisme et la volonté de puissance des Pasdarans (les Gardiens de la Révolution), placés sous la direction d’Ali Khamenei.

La réalité géopolitique de l’arc chiite

Au vrai, le thème de l’«arc chiite», expression qui recouvre cette logique d’ensemble, n’a pas été suffisamment pris au sérieux. Sous l’emprise des théories post-modernes de la «déconstruction», bien des politistes et des orientalistes ont voulu voir dans cette expression un simple discours (un «récit»), élaboré et manipulé par les régimes arabes sunnites et les puissances occidentales. Le régime iranien serait animé par le seul instinct de conservation et les minorités chiites du Moyen-Orient demeureraient irréductibles les unes aux autres, sans aucun liant ou sentiment de solidarité.

Les ambitions nucléaires et balistiques de Téhéran ont été présentées comme un symptôme et une quête de reconnaissance internationale. Une diplomatie habile, un tant soit peu d’empathie stratégique et des concessions occidentales - le régime se voyant reconnaître un droit à l’enrichissement de l’uranium -, étaient censées résoudre le conflit géopolitique irano-occidental, apaiser les rancœurs, voire renverser la situation. La loi des intérêts bien compris, expliquaient les «docteurs Subtil», allait dissoudre les passions tristes et l’esprit de domination.

L’engagement renforcé de Téhéran dans les développements de la guerre en Syrie est venu invalider la thèse du retournement géopolitique censé suivre l’accord nucléaire du 14 juillet 2015. En rupture avec l’exercice de «story-telling», destiné à préparer les opinions publiques occidentales, cet accord n’a pas permis d’amorcer un cercle vertueux et d’étendre les effets supposés bénéfiques de ce grand marchandage au théâtre syrien, à l’Irak ou au Moyen-Orient dans sa plus grande extension.

A l’évidence, Téhéran n’a pas exercé les pressions attendues sur Bachar Al-Assad, en vue de contribuer à la transition politique syrienne et au règlement pacifique du conflit. Bien au contraire, les dirigeants iraniens ont planifié, avec la Russie, une intervention militaire au profit du régime de Damas, contribuant ainsi de manière décisive à la survie d’un pouvoir meurtrier et à la perpétuation des fléaux qui s’abattent sur la Syrie, avec toutes leurs conséquences dans l’environnement régional.

Il convient ici d’insister sur la réalité de ce front commun russo-iranien, une alliance politico-militaire que bien des spécialistes ont longtemps écartée de leurs schémas intellectuels. Avant même que les négociations sur le nucléaire soient achevées, la Russie annonçait la livraison de systèmes anti-aériens S-300 à l’Iran et des délégations des deux pays se concertaient sur la Syrie. L’accord à peine signé, le major-général de la force Al-Qods (l’outil d’intervention à l’extérieur des Pasdarans) se rendait à Moscou afin de nouer une étroite alliance au Moyen-Orient.

Une fois mise en place une cellule de coordination entre Moscou, Damas et Téhéran, cette alliance, renforcée sur le terrain par le Hezbollah et des miliciens chiites venus d’Irak et d’Afghanistan (des Hazaras), a pris l’allure d’un front russo-chiite qui exaspère les clivages religieux du Moyen-Orient et polarise plus encore cette «zone des tempêtes». Sur le terrain, l’action combinée de l’aviation russe et de l’armée du régime de Bachar Al-Assad n’aurait pas suffi à faire tomber Alep-Est. Il est avéré que les nombreuses milices chiites qui opèrent sous le commandement des Pasdarans ont joué un rôle décisif.

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Le renforcement du Hezbollah

Parmi ces forces, le Hezbollah (le «Parti de Dieu») retient plus particulièrement l’attention. Reconnue en Europe et aux Etats-Unis comme une organisation terroriste, cette entité fut constituée en 1982, sous l’étroit contrôle de Téhéran. Trois ans plus tôt, l’imam Khomeini s’était emparé du pouvoir en Iran (février 1979) et la révolution chiite islamique balayait le Moyen-Orient, avec des répercussions et des contre-effets dans le monde arabe sunnite.

Cette même année, l’URSS avait conduit un coup d’Etat à Kaboul (décembre 1979), puis envahi l’Afghanistan, des faits souvent oubliés lorsque l’on cherche à comprendre la situation actuelle de ce pays. Quant au Liban, il était plongé dans les guerres civiles et le chaos (1975-1990), le régime baathiste d’Hafez Al-Assad manipulant les différents camps pour parvenir à l’objectif d’une «Grande Syrie». Officialisée en 1980 et renforcée depuis, l’alliance entre Damas et Téhéran date de cette époque.

Alors que Tsahal opérait au Liban-Sud, l’opération «Paix en Galilée» (1982) visant à chasser les organisations terroristes palestiniennes, le régime iranien mettait sur pied le Hezbollah afin de lutter contre l’armée israélienne et d’étendre la révolution chiite-islamique de part en part du Moyen-Orient. Ensuite, le «Parti de Dieu» a soutenu sans discontinuer la longue occupation syrienne du Liban (1990-2005) et, jusqu’à aujourd’hui, il est équipé de pied en cap par Téhéran. C’est alors que la Syrie est devenue le pivot territorial de l’«arc chiite», avec un débouché géographique sur la Méditerranée orientale (ou «bassin Levantin»).

Le «Printemps arabe» (2011) et les développements de la guerre en Syrie ont depuis modifié le rapport des forces avec Damas. Initialement placé sous le contrôle du « parrain » syrien, le Hezbollah ne rend plus compte qu’à Téhéran. D’abord intervenu comme une force supplétive dans le conflit syrien, pour préserver le mausolée d’un lieu saint chiite situé aux portes de Damas (le mausolée de Sayyida Zeinab) et protéger une douzaine de villages chiites à la frontière syro-libanaise (2013), le «Parti de Dieu» a ensuite mené la bataille du Qalamoun (2014-2015), puis celle d’Alep (2016).

Désormais, le Hezbollah déploie entre 5.000 et 7.000 combattants en Syrie, et Damas a perdu le contrôle du transit d’armes en provenance d’Iran. Le secrétaire général de l’organisation terroriste, Hassan Nasrallah, et son état-major sont associés aux décisions politico-militaires de Téhéran et des Pasdarans. Sur le théâtre syrien, le Hezbollah s’est assuré une base d’action dans la région de Qouneitra, au sud de Damas, sans que Bachar Al-Assad ait son mot à dire. Située à proximité immédiate du plateau du Golan, cette base s’ajoute aux positions occupées au Liban-Sud et elle doit permettre l’ouverture d’un nouveau front contre Israël. Pour ce faire, le « Parti de Dieu » monte de nouvelles milices armées.

En conclusion

Au total, la «Machtpolitik» russe et son retour en force au Proche-Orient et dans le bassin Levantin ne sauraient occulter la montée en puissance de son allié iranien, tout à son projet de domination d’une vaste région, depuis la Caspienne et le golfe Arabo-Persique jusqu’à la Méditerranée orientale. Cette dynamique pourrait déborder la Russie dont les objectifs géopolitiques, en Syrie et au Moyen-Orient, sont plus limités ; la présence d’une force aérienne et d’un corps expéditionnaire limité ne pourra longtemps équilibrer l’engagement multiforme du régime iranien.

L’erreur serait de croire que ce conflit ne concerne que lointainement l’Europe et, plus largement, l’Occident. Outre le fait que la chute d’Alep-Est pourrait marquer le passage à l’«afghanisation» du conflit, avec des conséquences gravissimes, le niveau des ambitions iraniennes laisse penser que la question nucléaire et balistique n’est pas close. Aussi l’Occident doit-il resserrer ses alliances régionales. En tout premier lieu, il importe de rappeler le lien intime avec Israël, sur le plan civilisationnel comme dans le domaine de la haute stratégie.

Par Jean-Sylvestre Mongrenier, Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris-VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More