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Le départ de Maliki est un tournant au bout de huit années de règne sans partage sur l’Irak. Un évènement sans commune mesure depuis l’intervention américaine en 2003. Il s’agit surtout pour le régime iranien et son ingérence dans ce pays, d’un revers stratégique aux conséquences incalculables. Cliquez ici pour télécharger en PDF

Depuis le début de la crise et la révolte des provinces sunnites contre le pouvoir central, le départ de Maliki est l’évènement le plus important, après la perte par l’armée irakienne du contrôle d’un tiers du pays. L’Iran a finalement saisi trop tard que Maliki n’était plus une chance pour son régime mais devenue une menace pour son influence et c’est pourquoi il ne pouvait plus insister sur son maintien au pouvoir s’il voulait garder la possibilité de continuer à peser chez son voisin. En réalité Téhéran n’avait plus aucun moyen d’éviter la mise à l’écart de son protégé.

 

Comment le régime iranien analyse la situation

Bien que la nomination, par le président irakien, d’Heydar Al-Ebadi au poste de Premier ministre ait été saluée à Téhéran, le message de félicitation est arrivé après maintes hésitations et un certain retard (il a fallu attendre un jour pour voir le régime réagir), trahissant un malaise des dirigeants iraniens. L’espoir de voir Maliki remporter un troisième mandat s’affaiblissait devant l’étendue de l’opposition politique et des diverses composantes de la société irakienne, y compris les formations chiites et le propre parti de Maliki. Des sources fiables du pouvoir indiquent que jusqu’au dernier instant, Téhéran s’est efforcé en privé de convaincre à Bagdad que Maliki devait rester une année de plus. Téhéran craignait que ce départ entraine la désintégration de son dispositif en Irak qui était devenu au fil des années la chasse gardé de l’Iran.

C’est pourquoi pour le régime iranien, la chute de Maliki signe l’échec de sa politique dans ce pays avec le risque de voir s’envoler huit années d’investissement. A ce titre Téhéran a quelque peu été surpris par la désignation de Heydar Al-Ebadi dont le nom ne figurait pas parmi les candidats potentiels à la tête du gouvernement. La majorité du parti Al-Dawa et même le propre chef de cabinet de Maliki (Tarek Najm) se sont joints à Al-Ebadi. Maliki s’est retrouvé pratiquement seul dans son parti (Al-Dawa) et sa faction parlementaire (le Gouvernement de la loi) et dans le front des chiites soutenu habituellement par Téhéran.

Le courant de Hadi Ameri – la brigade Badr fondée par les gardiens de la révolution iraniens est presque l’une des seules à n’avoir pas soutenu la candidature d’Al-Ebadi dans les rangs chiites. Finalement, les dirigeants de Téhéran ont dû se résigner en constatant que Maliki n’avait plus aucune chance, qu’il fallait l’abandonner ou de se discréditer un peu plus auprès des autres courants et formations chiites amis. Cette volte-face lui sert surtout à prendre du recul pour mieux couvrir ses déboires et rétablir son influence en Irak par d’autres canaux.

L’échec de la ligne du général Ghassem Soleimani et des gardiens de la révolution

Récemment, des critiques de plus en plus vives dans les cercles du pouvoir en Iran stigmatisent la politique du général Ghassem Soleimani et de la force Qods des gardiens de la révolution en Irak durant toutes ces années. Après le Guide suprême, c’est Ghassem Soleimani qui sert de référence aux miliciens du Bassidji et aux gardiens de la révolution. C’est à lui qu’a été confiée la politique du régime en Irak, en Syrie, au Moyen-Orient et en Afrique en général. C’est lui qui commande les sales guerres et les combats souterrains des groupes et organisations extrémistes de toutes les couleurs chiites et sunnites protégés par l’Iran.

Un diplomate du ministère des Affaires étrangères à Téhéran a affirmé tout en exigeant l’anonymat : « l’Iran n’a pas trempé dans la combine montée contre Maliki et ne sait rien sur comment elle a fonctionné. Nous avons en quelque sorte été dupés. D’autant plus qu’une grande partie des forces chiites ont participé à l’éviction de Maliki, y compris avec un coup d’Etat au sein du parti Al-Dawa. Malheureusement en ne voulant que Maliki, la République islamique a perdu du temps et l’Iran est devenu le perdant dans cette affaire. »

Les efforts de l’Iran pour convaincre les factions chiites alliées, comme celle de Moqtada Sadr ou d’Ammar Hakim, de soutenir Maliki n’ont pas abouti. La position de l’ayatollah Sistani et des autres membres du clergé chiite (ce que l’on appelle la Marjaya la source de référence) appelant au départ de Maliki en raison de son impopularité plaçait l’Iran dans une mauvaise posture ; insister davantage aurait pu brûler les cartes du futur, il a donc été contraint à admettre la décision.

Un expert au sein du régime iranien fait la lumière sur le comportement de la République islamique : «  Même si le pouvoir à Téhéran sait bien que la machination en cours ne lui est pas favorable et que nous n’avons pas été admis dans le jeu, il faut être prudent et considérer qu’une partie des acteurs en face de Maliki sont nos propres amis comme Ibrahim Jafari, Ali Adib, Tarek Najm ou même Heidar Al-Ebadi. Un faux pas de notre part pourrait tous les éloigner de nous. »

L’échec encaissé par l’Iran en Irak avec le départ de Maliki est surtout l’échec du guide suprême et particulièrement de son bras droit, Ghassem Soleimani commandant en chef de la force spéciale Qods, à qui a été confié de mener la politique du guide en Irak. La ligne du régime et des gardiens de la révolution consistait à soutenir coûte que coûte Maliki. Si les langues se délient dans le régime contre Soleimani, c’est que l’idée se répand qu’il a commis trop d’erreurs et n’a pas eu suffisamment d’autorité. Certains vont jusqu’à dire que Soleimani est le responsable de la guerre civile qui ravage l’Irak en n’ayant pas vu venir le danger.

En trois mois le régime iranien a subi des revers importants :

Le 10 juin, il a assisté à l’effondrement des forces militaires de son gouvernement fantoche, qui a perdu le contrôle d’un tiers du territoire irakien.

Le 11 août il a assisté à la désintégration du front politique qu’il avait bâti et à la mise à l’écart de son principal pion.

Depuis l’invasion américaine et de la coalition, la force Qods a été investie de manière absolue par le guide suprême de l’ingérence en Irak. Son commandant ne rend compte qu’au Guide lui-même.

Après 2003, la force Qods a pu compter sur plusieurs chevaux : les multiples formations et milices chiites dont plusieurs étaient les propres créations de Khomeiny et des pasdaran, comme la 9e brigade Badr, l’Assemblée suprême de la révolution islamique d’Irak (ASRII) de la famille Hakim ou des éléments du parti Al-Dawa réfugiés en Iran sous l’ancien régime comme Maliki, d’où ils menaient des opérations terroristes en Irak.

En 2006, l’organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (Ompi) a publié une liste détaillée de 31690 salariés de la force Qods en Irak avec leurs numéros de compte bancaires. Dans la liste figuraient pêle-mêle députés, dirigeants, membres des milices chiites et même ministres. Ces gens avaient servi à constituer les milices, les escadrons de la mort et les agents d’influence de la République islamique en Irak au sein de l’administration, de l’armée et surtout du ministère de l’Intérieur.

La politique de Ghassem Soleimani a consisté à fortifier d’un côté les milices chiites et d’un autre la mainmise de l’Iran au sein du pouvoir et de l’administration en y plaçant ses pions. Pendant huit ans, après que les Etats-Unis aient propulsé Maliki au pouvoir, Téhéran a fait de lui le principal outil de son occupation du pays. Washington considéraient le chiite Maliki comme l’homme providentiel et lui faisait une confiance quasi aveugle. Cette confiance s’est consolidée après que Maliki a écrasé militairement à Bassora la révolte de l’armée du Mahdi de Moqtada Sadr en 2006. Une fausse idée courait à la Maison-Blanche comme quoi l’ami de la République islamique ferait aussi un bon serviteur des intérêts américains en Irak puisqu’il susciterait par sa présence une paix entre ces deux pôles d’influence. C’était sans compter sur la politique hégémonique et monopolisatrice du régime iranien qui a engendré la politique sectaire de Nouri al-Maliki menant l’Irak à une terrible catastrophe.

En ce qui concerne l’Iran, l’investissement absolu dans Maliki a entrainé sa perte d’influence sur les autres partis, y compris les courants chiites qui se sont retrouvés en conflit avec Maliki.

Le Premier ministre irakien s’est montré de plus en plus capable de mener une politique despotique, en supprimant ses rivaux d’abord parmi les sunnites et les Kurdes, puis parmi ses alliés chiites. En mettant tous ses œufs dans le seul panier de Maliki, Téhéran a obtenu certes une influence quasi hégémonique, mais a affaibli son influence auprès des Kurdes, des sunnites et enfin des chiites. De nombreux hommes politiques irakiens et la population dans son ensemble, chiites et sunnites, considèrent aujourd’hui l’Iran comme la source de leurs malheurs et réclament la fin de sa mainmise sur le pays. C’est ce que l’on entend dans la rébellion des provinces du centre et du nord dominées par les sunnites, mais aussi dans les rues de Karbala ou de Bassora à domination chiite.

L’Iran n’a pas eu suffisamment d’influence pour convaincre ses alliés dans les deux courants chiites pour leur faire accepter un troisième mandat de Maliki. Le porte-parole d’Ammar Hakim et Awad al-Awadi, député de la faction Ahrar de Moqtada Sadr, ont déclaré à la chaine TV Al-Euphrate que « nous n’accepterons pas Nouri Al-Maliki pour un troisième mandat ».

Les positions du Marja (source de référence religieuse des chiites), l’ayatollah Sistani, plaidant pour le retrait de Maliki ont contribué à affaiblir la position du régime iranien.

Mais l’entêtement de Ghassem Soleimani à soutenir Maliki était dicté par des considérations particulières qui se trouvaient dans sa mission prioritaire. L’objectif premier du régime iranien était de neutraliser et d’anéantir sa principale opposition réfugiée en Irak, à savoir les Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI) basé au camp d’Achraf. Jusqu’en 2009, ses tentatives avaient échouées. Maliki est celui qui a accepté, surtout après l’accord SOFA de 2009, de collaborer avec Téhéran pour annihiler à n’importe quel prix ces opposants que redoutent les mollahs. Durant son mandat, les forces irakiennes ont mené près de 26 attaques contre les camps d’Achraf et Liberty occupés par ces opposants iraniens. Plusieurs de ces attaques ont tourné au carnage, à Achraf le 1 septembre 2013. Au total 116 membres de l’OMPI ont été assassinés, 1300 blessés, 20 ont péri suite au blocus médical imposé aux camps et six femmes et un homme ont été kidnappés.

Pour Ghassem Soleimani, la question sécuritaire et les coups portés à l’opposition iranienne installée en Irak primaient sur les autres considérations stratégiques à long terme dans ce pays. Il imaginait avoir assez de temps pour le reste et pouvoir  imposer Maliki pour un troisième mandat, comme il l’avait fait pour le second, quand le régime avait su persuader les formations chiites à le soutenir et à écarter la candidature du laïc Iyad Alawi qui avait pourtant remporté les élections.

Le bilan de cette politique s’avère aujourd’hui un désastre pour bon nombre de personnalités informées à Téhéran. Non seulement Téhéran n’a pu éliminer l’OMPI et près de 3000 de ses membres se trouvent sous protection de l’ONU au camp Liberty près de l’aéroport de Bagdad, mais l’armée irakienne a été mise en déroute par les tribus sunnites hostiles à l’Iran des mollahs, et depuis trois mois les milices chiites sous le commandement de Soleimani n’ont pu récupérer aucun pouce de terrain, et l’homme sur lequel le régime avait le plus investi est hors jeu.

Un observateur avisé du régime à Téhéran affirme : « Ces messieurs de la force Qods argumentaient que Maliki était stratégique. Puisque nous sommes confrontés aux Monafeghine (littéralement hypocrite, terme péjoratif utilisé par le régime pour désigner l’OMPI), avec Maliki nous avons voulu les anéantir. Je le reconnais, mais il ne faudrait pas réduire la question irakienne aux seuls Monafeghine. Malheureusement en privilégiant cette politique contre l’OMPI, on a donné trop de poids à Maliki, et en contrepartie nous nous sommes mis à dos tout le monde, les chiites, les sunnites et les Kurdes. On n’a eu qu’une vision sécuritaire de l’Irak, par conséquent l’ensemble des Irakiens se sont retournés contre l’Iran. C’est le résultat de la politique menée par Hadj Ghassem (Soleimani). Cette politique a entrainé une catastrophe, maintenant nous avons une autre Syrie en Irak, à la frontière iranienne. »

Cet expert iranien ajoute : « on estimait avoir la haute main en Irak, la meilleure position ; mais voyez le résultat, maintenant nous n’avons plus le moindre rôle. Une autre erreur de la force Qods a été de réprimer constamment les sunnites et de les éliminer de la scène politique irakienne, exactement comme Saddam avait fait avec les chiites. Les relations entre l’Iran et le gouvernement du Kurdistan ont considérablement fondu. Nous avons mis Ammar Hakim hors jeu et nous avons considéré Moqtada Sadr comme un ennemi. Nous avons mis tous les œufs dans le panier de Maliki et ça a provoqué un désastre. »

Les calculs des mollahs ont été déjoués par l’insurrection dans les régions sunnites. Il est certain que Téhéran a été surpris par son ampleur. Les interventions militaires de la force Qods et l’envoi de centaines de ses commandants, y compris Ghassem Soleimani, à Bagdad avec la prise en main des milices chiites sur lesquels les médias ont publié des articles, n’ont pu régler le problème. Les drones et les pilotes des pasdaran n’ont pu renverser le rapport de force face aux tribus révoltées.

Depuis la chute de Mossoul, la deuxième ville de l’Irak le 10 juin 2014, Ghassem Soleimani a échoué à rétablir la situation et aucune avancée militaire n’a été enregistrée sur le terrain, bien au contraire. Toutes les mobilisations effectuées dans le camp du gouvernement et même les actes de barbarie comme les massacres de prisonniers sunnites par la police de Maliki et les milices n’ont pu servir à contrôler la situation. C‘est en soi un échec de plus pour Ghassem Soleimani. Si le régime iranien avait remporté quelques victoires militaires, il aurait alors eu une chance de réussir à imposer Maliki pour un troisième mandat. Mais cette victoire se fait attendre. 

L’échec en Irak pourrait affaiblir le régime iranien dans son intégrité

Bien qu’à Téhéran, ce soit à Ghassem Soleimani que l’on fait endosser tous ces revers, la réalité veut que les faiblesses et les erreurs de ce dernier reflètent surtout la fragilité de la position du pouvoir iranien. Une fragilité découlant de l’absence de capacité à prendre des décisions tranchées due à l’affaiblissement général de la République islamique. La théocratie est confrontée à une guerre d’usure en Syrie qui absorbe énormément de ressources, en Iran la crise économique et les problèmes sociaux qu’elle engendre se sont multipliés, les négociations sur le programme nucléaire avec les P5+1 la place dans une phase délicate puisqu’elle veut à tout prix desserrer l’étau des sanctions internationales qui étouffe son économie. En bref le régime iranien n’a jamais été aussi faible et exposé à autant de crises pouvant menacer son existence.

Si Téhéran n’était pas dans cette phase, il aurait pu prendre le contrôle de la situation lors des élections du 30 avril en Irak en remplaçant Maliki par un autre homme lige parmi ses obligés. Le Guide suprême aurait pu écarter Maliki avant qu’il ne soit trop tard et provoquer une réforme au sein du système ceci d’autant plus que les signes avant-coureurs de la crise s’annonçaient :

-          L’ensemble des alliés du régime iranien en Irak étaient opposés à un troisième mandat de Maliki et souhaitaient sa mise à l’écart. Téhéran aurait pu les écouter.

-          Quand en décembre 2012 des manifestations éclatent dans les provinces sunnites, il aurait fallu saisir l’opportunité d’un changement de politique. Au contraire Maliki a été encouragé à réprimer les manifestants pacifiques

-          En janvier 2014, une insurrection secoue la province d’Al-Anbar car Maliki continue à massacrer et arrêter les manifestants et leurs porte-parole.

-          L’armée irakienne et les milices de Maliki n’arrivent pas à étouffer cette révolte à proximité de Bagdad dans la plus grande province irakienne. La faiblesse de Maliki et de son armée était déjà visible mais Khamenei n’a pas osé se séparer de Maliki. En réalité, il n’avait personne pour le remplacer, sinon il n’aurait pas hésité à investir dans quelqu’un d’autre.

Quelle que soit la tournure des évènements actuels, le régime iranien est confronté à un échec stratégique avec des conséquences profondes.

L’Irak de Maliki était un maillon essentiel de l’influence régionale du régime iranien : c’est depuis l’Irak que Téhéran envoyait les milices chiites se battre aux côté de l’armée syrienne pour éviter l’effondrement de Bachar Assad face à l’Armée syrienne Libre. C’est à travers l’Irak que les aides opérationnelles et logistiques étaient acheminées vers la Syrie par voie terrestre et aérienne. L’Irak servait également d’axe pour exporter le terrorisme dans la région, à commencer par les voisins de l’Irak.

Téhéran facteur de stabilité ou facteur de trouble ?

Depuis quelques temps les lobbies du régime iranien propagent l’idée que ce régime peut être un facteur de stabilité en Irak et dans la région. Par conséquent les Etats-Unis et l’Occident en général pourraient arriver à un accord avec Téhéran sur la situation irakienne. Un regard sur la réalité de ces huit dernières années démontre que la politique mené par l’Iran a été la principale raison du comportement sectaire de Maliki et de son isolement, une attitude ayant provoqué la guerre civile actuelle. Depuis, l’influence du régime iranien dans la région est en phase de réduction.

C’est précisément la collaboration tacite avec Téhéran qui a provoqué la situation actuelle, seuls quelques diplomates assis dans leurs bureaux loin du terrain pourraient encore penser que ce mythe pourrait donner des fruits sains.

Les intérêts de Khamenei sont sérieusement opposés aux intérêts de la population irakienne et à ceux de la communauté internationale. Il chercherait plutôt à rattraper l’influence perdue tout en continuant à exporter l’intégrisme et le terrorisme qui en découlent. S’il renonce, il perd son influence dans la région. Pour des raisons déterminantes une telle hypothèse signe la fin du système du guide suprême, le fameux principe du Velayat Faghih.

Qui est Heydar Al-Ebadi, le nouveau premier ministre irakien ?

Le nouveau président de la République irakienne a chargé Heydar Al-Ebadi de constituer le prochain gouvernement irakien. Al-Ebadi est un des dirigeants du parti Al-Dawa, celui de Maliki. Il a été Vice-président du Parlement. La coalition nationale qui a choisi Al-Ebadi et a surpris Nouri Maliki par sa décision, rassemble pourtant les forces chiites qui lui sont alliées. L’ensemble de la coalition, y compris le parti de Maliki, lui a tourné le dos. Elle constitue la faction la plus nombreuse au parlement irakien.

Heydar Al-Ebadi est né en 1952, et a décroché un doctorat d’ingénieur électronique à l’université de Manchester en Grande-Bretagne. Il a enseigné les sciences coraniques à l’université Brunel de Londres. Il a rejoint tout jeune le parti al-Dawa. A la fin des années 1970 et dans les années 1980, il a représenté ce parti à Beyrouth puis a été son porte-parole en Angleterre. Avant d’être désigné Premier ministre, il était porte-parole du parti et membre de son conseil de direction. En 2003, il a été ministre des Communications du gouvernement d’Alawi. En 2005, il a été nommé conseiller du Premier ministre.  En 2010, il a présidé la commission des Finances du Parlement. Il a effectué de nombreux déplacements en Iran durant ces années. Selon un rapport interne du régime iranien, Heydar Al-Ebadi figure parmi les 40 personnalités irakiennes que les mollahs ont tenté de convaincre d’expulser l’OMPI.

La constitution du nouveau gouvernement : une normalisation de la situation ?

De nombreux politiciens irakiens à Bagdad et des chefs des tribus insurgées ont clairement fait savoir que le changement de Premier ministre ne suffisait pas à lui seul pour normaliser la situation.

Najeh Al-Midhan, député de la faction Karameh et un des porte-parole des sit-in de l’opposition dans la ville de Samara a confié à la chaîne TV Al-Taghir : « Je félicite le Président de la République d’avoir pris sa décision à un moment sensible puisque Maliki avait mobilisé ses forces. Le président a agi selon son devoir et a protégé l’Irak, c’est un acte courageux… Mais je remets à plus tard mes félicitations pour le Dr Heydar Al-Ebadi. J’attends de voir s’il poursuit les méthodes de Maliki ou non, s’il va rebâtir ce que Maliki a détruit. Tout le monde attend de voir si Heydar Al-Ebadi va procéder à une révolution administrative pour mettre fin à l’héritage de Maliki (…) Des pressions étrangères ont sûrement été exercées ainsi que des pressions à l’intérieur. Les Etats-Unis ont fait pression et l’Iran pour sa part a tenté d’imposer Maliki, mais a été obligé de se plier (…) Nous avons réclamé la constitution d’un gouvernement de salut national depuis l’extérieur du processus politique (en cours). Ils doivent maintenant faire venir des gens capables de sauver l’Irak et ne pas remettre en selle les mêmes figures du passé (...) Hormis l’Iran, aucun autre pays ne pratique de l’ingérence en Irak, le reste n’est que mensonges de Maliki. Si l’ingérence iranienne continue, alors ça voudra dire que Heydar Al-Ebadi l’aura permis. S’il veut former correctement un gouvernement, il doit empêcher l’ingérence de l’Iran pour mettre fin à ses convoitises (…) Al-Ebadi doit se montrer et ne doit pas avoir peur de fâcher Chahroudi ou Khameneï. »

Le cheikh Ali Hatam Soleiman, chef de la tribu des Doleïm, le plus célèbre porte-parole des tribus insurgées (sur la chaîne al-Arabyia) : « nous ne savons pas encore si ce changement de gouvernement ou ce changement de constitution dont il est question, aura lieu ou non (...) Nous soutiendrons celui qui appuiera nos exigences et qui dira : vous les sunnites, vous les tribus révoltées, voici les réponses à vos demandes. Je le dirais clairement : jusqu’à maintenant nous n’avons aucune confiance dans ce que l’on appelle le Processus politique (...) Notre problème n’est ni Al-Ebadi, ni son programme. Notre problème, c’est que le système politique en Irak est pourri (...) Nous soutiendrons celui qui reconnaitra nos droits. »

Tarek Al-Hachemi, ancien Vice-président irakien exilé en Turquie (sur la chaîne Al-Arabyia) : « L’optimisme ou le pessimisme sur l’avenir d’Al-Ebadi dépend d’une série de mesures de changement qu’il doit appliquer à l’avenir(...) Même si le programme de Heydar Al-Ebadi est bon, c’est la manière de l’appliquer qui importera, nous avons eu deux expériences décevantes par le passé… »

Iyad Al-Alawi, ancien Premier ministre, a déclaré à la chaîne al-Rafedeine qu’il ne participera pas à ce gouvernement si ce dernier n’a pas de programme pour rétablir la sécurité et la stabilité en Irak. Alaoui a ajouté que l’absence de partage et de réconciliation nationale, et l’absence d’élaboration équilibrée des institutions, signifiera l’absence de processus politique et de Constitution et donc l’Irak ne retrouvera pas de stabilité. Il a demandé au nouveau gouvernement d’établir une feuille de route pour appliquer les réformes politiques ».

L’agence de presse irakienne NINA : « [le chef religieux chiite] Moqtada Sadr s’est entretenu au téléphone avec Oussama Al-Nojeifi [ancien président du parlement] à propos de la formation du nouveau gouvernement. M. Nojeifi s’est réjoui du soutien du dirigeant du courant Sadr à la formation d’un nouveau gouvernement. Il a exprimé sa disposition totale à collaborer et à déployer des efforts positifs en vue de la formation du gouvernement d’union, pour corriger les erreurs du passé et garantir un avenir noble et stable au peuple irakien.

Agence de presse irakienne NINA : Massoud Barzani président du gouvernement de la province du Kurdistan a apporté son soutien à la constitution du gouvernement d’union nationale qu’il souhaite éloigné des expériences « faillies du passé ». La présidence du Kurdistan a publié un communiqué dans ce sens sur son site officiel.

On peut résumer les attentes générales de la plupart des courants politiques irakiens dans les positions que la Fondation irako-européenne pour la liberté a annoncées. Cette ONG se charge d’observer le retour de la démocratie en Irak. Voici ce qu’elle écrit dans son dernier communiqué :

Nous espérons que le Dr al-Ebadi prendra des mesures rapides pour mettre en œuvre les points suivants, afin de répondre aux aspirations de l'ensemble du peuple irakien. De cette façon, il bénéficiera de l'appui total de la communauté internationale et en particulier de l'Union européenne.

1. La formation d'un cabinet débarrassé de l'influence des puissances étrangères, en particulier du régime iranien.

2. La libération immédiate de tous les prisonniers politiques, en particulier les femmes, emprisonnés sous de fausses accusations de terrorisme.

3. La participation active, inclusive, réelle - et pas seulement formelle - de toutes les composantes de la société irakienne, notamment des sunnites et des Kurdes, dans le partage du pouvoir, en reconnaissant les droits des personnes dans les provinces sunnites et le dialogue avec les chefs tribaux et les révolutionnaires sunnites.

4. L'arrestation des terroristes associés au régime iranien, comme les milices Badr, Assaïb et Kataëb, ainsi que les autres bandes criminelles ayant joué un rôle important dans le régime de Maliki et dans l'instigation de la guerre confessionnelle en Irak.

5. Purger l'armée des mercenaires iraniens et de tous ceux que Maliki a recrutés dans le cadre de sa politique sectaire ; réhabiliter les officiers patriotes et transformer l'armée en une entité professionnelle et nationale. Seule une telle armée, soutenue par les tribus et la population, sera en mesure d'affronter les groupes extrémistes et terroristes, tels que l'État islamique (EI).

6. Divulguer au peuple les noms des auteurs d'exécutions, de massacres, de bombardements et de tirs de roquettes contre les innocents, ainsi que les responsables de la pauvreté de la population et de la corruption de l'État, et les tenir responsables devant les tribunaux.

7. Reconnaitre l'indépendance de la magistrature ; démettre ceux qui ont transformé le système judiciaire irakien en un instrument politique au service de Maliki.

8. Arrêter et juger les auteurs des six massacres perpétrés dans les camps d'Achraf et Liberty ; lever le blocus inhumain des réfugiés iraniens à Liberty et garantir leurs droits et leur sécurité, ainsi que leur droit à la propriété de leurs biens à Liberty et à Achraf.

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Annexe :

Situation et composition des forces rebelles

Voici les courants constituant les forces rebelles dans les provinces du nord et du centre de l’Irak, qui ont pris au pouvoir central et à l’armée de Maliki le contrôle sur ces régions :

1-      Les tribus insurgées et leurs forces armées

Ces tribus opposées au pouvoir central de Maliki, s’opposent aussi à « Daesh » (homonyme en arabe de l’Etat islamique) :

-          Le Conseil des Tribus irakiennes, sunnite, est en taille le courant le plus important de l’insurrection. Ses combattants sont armés et luttent dans six provinces. Le porte-parole le plus connu de ce courant est le cheikh Ali Hatam Soleiman. Il adopte une position progressiste. Il a notamment condamné l’attaque de Daesh contre le Kurdistan irakien et déclaré son soutien aux forces kurdes. Cette attaque a fait évoluer les positions des forces insurgées contre l’EI; ces forces se sont dites solidaires du gouvernement de la Région autonome du Kurdistan.

-          Le Conseil des tribus irakiennes est l’allié de l’ « association des ulémas musulmans d’Irak » dont le chef est le cheikh Hareth Azzari qui affiche des positions clairement opposées à Daesh et au régime iranien et prône une coexistence pacifique de toutes les diverses religions en Irak.

Ces deux grandes formations sunnites ont mené pendant une année des protestations non violentes des tribus sunnites à travers six provinces du centre et du nord, avec des revendications portants sur les droits civiques qui s’opposaient aux mesures discriminatoires et la répression systématique menées par le gouvernement de Bagdad. Les deux courants ont une position modérée vis-à-vis des autres religions. Parmi les personnalités représentatives on peut citer aussi le cheikh Rafi’i Arrefa’i, le « mufti du territoire de l’Irak ».

-          Le « Conseil suprême militaire de la Révolution irakienne » dont le général Mozhir Alqeyssi est un des porte-parole, est constitué de militaires irakiens dont certains ont continué d’occuper des postes clés au sein de l’armée après 2003, en affichant des positions plutôt patriotiques ou nationalistes. Ils sont en liaison permanente avec les formations des tribus sunnites qui leur fournissent l’essentiel de leurs troupes. Ils sont sérieusement opposés à Daesh. Bien qu’ils regroupent des officiers de l’ancienne armée irakienne, on ne peut pas les considérer comme un courant bassiste.

2-      La deuxième formation de ces forces rebelles est formée de courants proches du Parti Baas irakien dont le groupe issu d’une confrérie soufie, les « soufi Naqshbandi ». Ils sont dirigés par Ezzat Ibrahim Addouri, ancien proche de Saddam Hussein et ancien Vice-président du Conseil de commandement de la Révolution irakienne. Un groupe allié à ce dernier agit sous le nom du Parti Baas irakien. Ces courants se sont battus contre Daesh à différentes reprises ; malgré tout Ezzat Ibrahim a salué les combats de Daesh.

3-      « Daesh » (homonyme en arabe de l’Etat islamique « EIIL» devenu Etat islamique). Un troisième courant opposé au gouvernement de Bagdad est Daesh (EI), un groupe extrémiste à l’idéologie intégriste et d’une cruauté sans nom dans ses nombreuses opérations terroristes. Il est dirigé par Aboubakr Al-Bagdadi qui a annoncé la constitution d’un « califat » ou « Etat islamique » dans la zone à cheval sur les territoires irakiens et syriens. Actuellement les affrontements de Daesh se concentrent autour des zones limitrophes de la région kurde. Selon diverses estimations, ce courant regroupe entre 6000 et 16.000 hommes en Irak et en Syrie. Bien qu’il ne soit pas la plus grande formation, sa sauvagerie et sa propagande par internet lui assurent un écho retentissant dans les médias occidentaux. Contrairement aux autres formations, ce courant n’est pas constitué uniquement d’Irakiens, mais aussi de Tchétchènes, de Libyens, d’Afghans, de Bahreinis et d’autres ressortissants du Golfe.

4-      Il existe aussi des groupements liés aux mouvements salafistes ou proches d’Al-Qaïda comme « l’armée islamique de l’Irak » qui a revendiqué plusieurs enlèvements ; ou encore les mouvements « Jeish-al-moudjahidine » et « Jamaat Ansar-Al-Islam » qui sont des groupes fondamentalistes en divergence avec Daesh.

Les milices du côté de Maliki et de l’armée irakienne

Après la déroute de l’armée irakienne, ce sont gardiens de la révolution iraniens qui ont organisé les troupes de Maliki et du gouvernement irakien sous le commandement de Ghassem Soleimani qui a installé son QG à Bagdad avec 200 officiers de la force Qods. Ce QG s’est occupé de réorganiser les milices chiites. Abou Mehdi Mohandesse en est le n°2. Le troisième personnage dans la hiérarchie est Hadi Ameri qui commande la brigade Badr et qui a été ministre des Transports de Maliki.

Trois milices chiites sous contrôle des pasdaran composent actuellement les principales forces armées. Les trois ont un sinistre passé d’assassinats à la chaine et de terrorisme contre les cadres irakiens, les médecins, les intellectuels, les opposants, les minorités chrétiennes, sunnites et autres et contre les opposants chiites au fil des ans.

  1. Les brigades du Hezbollah (Kataeb Hezbollah) : Pendant la présence des troupes américaines, cette milice a procédé à des attentats terroristes contre les soldats et les convois de la coalition. Constitué sur le model du Hezbollah Libanais mais essentiellement d’Irakiens sous contrôle des pasdarans iraniens, elle a été envoyée par l’Iran en Syrie pour combattre aux côtés de l’armée de Bachar Assad contre l’Armée Syrienne Libre. Les brigades du Hezbollah bien entrainées constituent la force d’élite et axiale du dispositif des pasdaran. Sur le plan religieux, elles suivent le guide suprême iranien Ali Khamenei. Durant la guerre Iran-Irak, cette milice a combattu l’armée irakienne comme supplétif des gardiens de la révolution. Ses hauts commandants ont toujours été des pasdaran iraniens. Ce groupe a procédé ces dernières années à des opérations terroristes, des assassinats, des massacres et des enlèvements dans la société civile et les minorités religieuses et ethniques en Irak. Actuellement cette force mène des opérations de type classique, et opère au nord de Bagdad, à Samara, dans la province de Salahedine et la région de Tikrit. L’armée de Moukhtar de Wathigh al-Battat fait partie de ces brigades. Battat avait revendiqué une attaque à la roquette contre l’OMPI au camp Liberty. Ces dernier mois, cette milice a terrorisé la population sunnite à Bagdad.
  2. L’autre milice s’appelle Asa’ib-Ahl-al-Haq (la ligue des vertueux) dirigée par le cheikh Gheisse Khazali Sadegh. Elle est née d’une scission de l’armée du Mahdi de Moqtada Sadr qui a été dissoute. Asa’ib-Ahl-al-Haq a tourné le dos à Sadr et s’est mis au service de Maliki. Cette milice a procédé à des opérations terroristes contre les minorités sunnites, des opposants chiites et les forces américaines. Elle a été envoyée en Syrie pour combattre aux côtés de Bachar Assad. Elle s’est déployée à Bagdad, mais aussi à Samara, à Falloujah et au nord de Babel. Asa’ib-Ahl-al-Haq est semblable à la milice du Bassidj iranien. Elle a eu le plus grand nombre de perte durant les affrontements en raison de son inexpérience militaire et son manque de discipline. Elle est sous le commandement direct des pasdaran. En raison de ses basses œuvres, les Irakiens l’ont surnommée « la sale force». On dit aussi à juste titre que cette milice est l’armée privée de Maliki.
  3. La 9e brigade Badr : elle a été constituée dans les années 80 par les pasdarans parmi les prisonniers de guerres chiites irakiens dans les camps iraniens.  Depuis 2003, elle s’est transformée en une formation politique. Son dirigeant est Hadi Ameri qui a été ministre des Transports dans le gouvernement Maliki. Cette force est surtout déployée dans la province de Dyala pour combattre les insurgés. Ameri a établi son QG au camp d’Achraf qui appartient à l’OMPI après l’avoir pillé. Durant les combats, cette force s’est montrée particulièrement incapable et inapte sur le plan militaire et a déploré beaucoup de pertes. Elle n’est pas considérée comme une force efficace au combat.

Les autres forces en présence en Irak

  1. Les bataillons de la paix de Moqtada Sadr. Il s’agit d’une force constituée pour défendre les lieux saints chiites. Ce groupe est opposé à Maliki et a un comportement défensif non agressif.
  2. Les conseils de l’éveil : c’est une force qui a combattu Al-Qaïda aux côtés de l’armée américaine. Constituée de combattants des tribus, elle a été affaiblie sous Maliki. Sous le commandement d’Ahmed Abou Richeh, cette force combat les tribus insurgées avec l’armée irakienne et les milices chiites.

Il y a enfin les combattants Pechmergas du gouvernement de la région du Kurdistan. Ils combattent actuellement l’Etat islamique et se sont renforcés grâce à l’aide des pays occidentaux et de volontaire arabes et kurdes agressés par l’EI, qui les ont rejoints.