Par Maceo Ouitona

Depuis la mort d’Ali Khamenei dans les frappes américano-israéliennes du 28 février 2026, l’Iran possède officiellement un nouveau Guide suprême : son fils Mojtaba. Mais six mois après sa désignation, celui-ci n’est toujours pas apparu publiquement. Pendant ce temps, les Gardiens de la révolution et le Conseil suprême de sécurité nationale ont pris une place croissante dans la conduite de la guerre et les grandes décisions stratégiques. La République islamique n’est pas devenue une simple junte militaire. Mais le centre réel du pouvoir est légèrement modifié.

Le 28 février 2026 a probablement marqué la rupture politique la plus importante vécue par la République islamique d’Iran depuis la mort de son fondateur, l’ayatollah Rouhollah Khomeini, en 1989. Dès les premières heures de l’offensive menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, Ali Khamenei, Guide suprême depuis trente-sept ans, est tué. Plusieurs hauts responsables militaires et sécuritaires disparaissent également au cours des frappes qui suivent. Pourtant, contrairement aux espoirs de ceux qui imaginaient une décapitation du régime susceptible d’entraîner son effondrement, l’appareil d’État survit.

Huit jours plus tard, le 8 mars, l’Assemblée des experts désigne Mojtaba Khamenei, fils du dirigeant défunt, comme troisième Guide suprême de l’histoire de la République islamique. Sur le papier, la continuité institutionnelle est assurée. Dans la pratique, quelque chose de beaucoup plus profond s’est produit : la fonction suprême existe toujours, mais le système ne semble plus organisé, comme avant, autour d’un homme capable d’imposer seul ses arbitrages à tous les autres centres de pouvoir.

La question qui se pose aujourd’hui n’est donc pas de savoir si l’Iran a encore un gouvernement ou même un Guide suprême. Il en a un. Elle est de déterminer où se situe désormais l’autorité effective dans un système conçu pour fonctionner autour d’un arbitre suprême devenu presque invisible.

Ali Khamenei avait construit bien plus qu’une fonction

La Constitution iranienne donne au Guide suprême des pouvoirs considérables. L’article 110 lui permet notamment de définir les grandes orientations politiques du pays, de superviser leur mise en œuvre, de commander les forces armées, de déclarer la guerre ou la paix et de nommer plusieurs des principaux responsables militaires, judiciaires et institutionnels du régime, dont le commandant des Gardiens de la révolution. En cas de vacance, l’article 111 prévoit qu’un conseil provisoire exerce ses compétences jusqu’à ce que l’Assemblée des experts choisisse son successeur.

Mais expliquer l’Iran d’Ali Khamenei uniquement par la Constitution serait insuffisant. Au cours de ses trente-sept années au pouvoir, le Guide avait progressivement transformé une fonction déjà puissante en centre névralgique d’un réseau politique, religieux, militaire et économique. Son bureau, le bayt, disposait d’une administration capable d’intervenir dans pratiquement tous les secteurs de l’État. Les Gardiens de la révolution dépendaient directement de lui, tandis que des responsables qui lui étaient loyaux occupaient les principales institutions de la République.

Ali Khamenei avait lui-même connu une accession difficile au pouvoir en 1989. Il ne disposait pas alors de l’autorité religieuse de Khomeini et les critères constitutionnels de la fonction avaient été assouplis. Ancien président de la République et membre de longue date de l’appareil dirigeant, il avait progressivement construit sa propre autorité. Avec le temps, aucun centre important du régime ne pouvait durablement s’opposer à lui.

C’est précisément cette capacité personnelle d’arbitrage qui manque aujourd’hui.

Mojtaba Khamenei : tous les pouvoirs sur le papier, beaucoup moins dans la pratique

La désignation de Mojtaba Khamenei n’était pas totalement inattendue. Depuis plusieurs années, le deuxième fils d’Ali Khamenei était considéré comme l’un des acteurs les plus influents du cercle rapproché de son père. Il entretenait notamment des relations étroites avec l’appareil sécuritaire et les Gardiens de la révolution (pasdaran). Mais contrairement à son père en 1989, il n’avait jamais exercé de grande fonction publique lui permettant d’acquérir une légitimité politique propre. Il dirigeait toutefois dans l’ombre de son père, toutes les appareils sécuritaires.

Sa succession possède en outre une dimension délicate pour la République islamique. Le régime né en 1979 s’est construit contre une monarchie héréditaire ; voir le fils d’un Guide suprême succéder directement à son père nourrit inévitablement les accusations de dérive dynastique. Formellement, Mojtaba Khamenei n’a pourtant pas hérité de la fonction : il a été choisi par l’Assemblée des experts, conformément à la procédure prévue par les institutions iraniennes. Mais plusieurs sources interrogées par Reuters affirment que les Gardiens de la révolution ont exercé une influence décisive pour favoriser sa désignation et écarter les résistances à sa candidature.

Un autre élément distingue radicalement Mojtaba de ses prédécesseurs : son absence physique.

Selon plusieurs responsables iraniens cités par Reuters, il a été grièvement blessé lors des frappes du 28 février qui ont tué son père. Le 28 août, soit près de six mois après son accession au pouvoir, aucune photographie récente, aucune vidéo et aucun message audio de lui n’avaient encore été diffusés publiquement. Ses interventions auprès de la population se limitaient essentiellement à des déclarations écrites lues par les médias d’État. Il n’était même pas apparu lors des cérémonies funéraires organisées pour Ali Khamenei en juillet.

Les autorités assurent pourtant qu’il gouverne. Massoud Pezechkian a ainsi affirmé avoir participé le 10 août à une réunion de sept heures avec lui. Des responsables iraniens disent également qu’il reçoit les principaux rapports et conserve la décision finale sur les grands dossiers. Son invisibilité serait motivée à la fois par son état de santé et par la crainte d’une nouvelle tentative d’assassinat.

Ce point est essentiel : rien ne permet d’affirmer que Mojtaba Khamenei est un simple personnage fictif ou qu’il a été totalement écarté du pouvoir. En revanche, les conditions dans lesquelles il exerce ses fonctions ont profondément transformé la mécanique de décision.

Les Gardiens de la révolution au cœur du nouveau système

La principale conséquence de la disparition d’Ali Khamenei est le renforcement spectaculaire du Corps des Gardiens de la révolution islamique, les Pasdaran. Cela s’ajoute à l’état de guerre permanent du pays avec les Etats-Unis et Israel.

Mais cette évolution ne commence pas en 2026. Créés en 1979 pour protéger la révolution et le nouveau régime, les Pasdaran sont devenus au fil des décennies beaucoup plus qu’une force militaire. Ils contrôlent une partie importante de l’appareil sécuritaire, jouent un rôle déterminant dans le programme balistique et la politique régionale iranienne, disposent de réseaux économiques considérables et ont vu de nombreux anciens officiers occuper des fonctions politiques majeures. Le Council on Foreign Relations les décrivait déjà avant la mort d’Ali Khamenei comme l’une des organisations les plus puissantes d’Iran.

La guerre a accéléré cette évolution.

Fin avril, plusieurs responsables iraniens et sources connaissant les délibérations internes expliquaient à Reuters que Mojtaba Khamenei conservait le sommet formel de la pyramide, mais intervenait davantage comme celui qui valide les décisions que comme celui qui les impose. La stratégie militaire et une partie des grandes orientations politiques seraient désormais élaborées par un cercle beaucoup plus restreint associant les Pasdaran, le Conseil suprême de sécurité nationale et le bureau du Guide.

Autrement dit, le pouvoir n’a pas disparu avec Ali Khamenei : il s’est collectivisé et militarisé.

Ce changement est particulièrement visible dans la place prise par Ahmad Vahidi, actuel commandant des Pasdaran. Ancien responsable de la force Al-Qods et ancien ministre de la Défense, il est présenté par plusieurs sources citées par Reuters comme un acteur central de la conduite de la guerre. Le président du Parlement, Mohammad Baqer Qalibaf, lui-même ancien commandant des Pasdaran, a également gagné en importance comme intermédiaire entre les sphères politique, militaire et sécuritaire.

Le Conseil suprême de sécurité nationale, nouveau centre opérationnel

Toutefois une institution semble avoir acquis une importance considérable : le Conseil suprême de sécurité nationale, ou SNSC.

Formellement présidé par le président de la République, ce conseil réunit les principaux responsables politiques, militaires et sécuritaires du pays ainsi que des représentants du Guide suprême. Il coordonne la politique de sécurité et une partie de la politique étrangère. Dans l’Iran d’Ali Khamenei, il constituait déjà un lieu majeur de préparation des décisions. Mais l’autorité du Guide permettait en dernier ressort de trancher les désaccords.

Aujourd’hui, le SNSC ressemble davantage au cœur opérationnel d’une direction de guerre collective.

La nomination, le 10 août, de Mohsen Rezaei au poste de secrétaire du Conseil illustre cette évolution. Rezaei n’est pas un technocrate : il a dirigé les Gardiens de la révolution entre 1981 et 1997, notamment pendant une grande partie de la guerre Iran-Irak. Sa nomination par Mojtaba Khamenei peut consister une prise en main de cette instance par le nouveau guide suprême.

Et le président Pezeshkian ?

Massoud Pezeshkian reste pourtant loin d’être insignifiant. Élu président en 2024, il est le plus haut responsable directement élu du pays. Son gouvernement administre l’économie, une partie de la politique intérieure et la diplomatie quotidienne. C’est également lui qui préside officiellement le Conseil suprême de sécurité nationale. Toutefois la gestion du Conseil reste au main de son secrétaire, qui est le véritable chef.

Mais les limites du pouvoir du président de la République apparaissent clairement lorsque les intérêts du gouvernement civil entrent en contradiction avec ceux du guide ou des forces de sécurité. Au printemps, Pezeshkian avait notamment provoqué la colère des Pasdaran après avoir présenté des excuses à certains États du Golfe touchés par les opérations militaires iraniennes, avant de devoir nuancer ses déclarations.

Les événements récents donnent néanmoins au président un rôle indispensable. Face à l’effondrement des exportations pétrolières, à une inflation particulièrement élevée et aux conséquences économiques de la guerre, son gouvernement doit maintenir le fonctionnement quotidien de l’État et rechercher des compromis diplomatiques. Début septembre, Pezeshkian continuait ainsi de défendre la possibilité d’un accord avec Washington si les États-Unis respectaient les engagements pris dans le cadre des arrangements négociés en juin.

Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araqchi joue, lui aussi, un rôle central dans les négociations avec les puissances étrangères. Mais ni lui ni Pezeshkian ne contrôlent l’instrument militaire iranien. La Constitution place les forces armées sous l’autorité du Guide suprême.

L’Iran est-il devenu une dictature militaire ?

La tentation est forte de conclure que les Gardiens de la révolution ont tout simplement pris le pouvoir. Ce serait néanmoins aller trop vite.

Il n’y a pas eu de coup d’État militaire. Les institutions de la République islamique continuent de fonctionner. Mojtaba Khamenei demeure le Guide suprême, l’Assemblée des experts existe, le gouvernement de Pezeshkian administre le pays, le Parlement (Majlis) exerce ses fonctions et le clergé conserve une place centrale dans la légitimation du système.

Il est donc inexact de prétendre que nous n’avons plus affaire au régime des mollahs : malgré les changements à sa tête, la nature du pouvoir et ses principaux mécanismes demeurent profondément inchangés.

Surtout, les Pasdaran eux-mêmes n’ont aucun intérêt évident à supprimer cette architecture. Leur puissance s’est historiquement développée à l’intérieur de la République islamique, non contre elle. La fonction de Guide suprême leur procure une légitimité révolutionnaire et religieuse dont un gouvernement ouvertement militaire serait dépourvu. L’effondrement du système ferait perdre aux Gardiens de la révolution leur raison d’être, fondée sur la préservation de la suprématie du Guide suprême. La transformation est donc plus subtile. Sous Ali Khamenei, les pasdaran étaient extraordinairement puissants mais demeuraient subordonnés à un dirigeant disposant d’une autorité personnelle supérieure à la leur. Sous Mojtaba, le rapport de force n’est pas inversé. Mais nous avons affaire à une République islamique affaiblie, dirigée par un Guide suprême qui n’a pas encore fait ses preuves et dont l’absence physique sur les différents théâtres de conflit constitue une faiblesse supplémentaire.

C’est la différence entre une junte militaire et un régime théocratique dont le centre de gravité se déplace vers l’appareil sécuritaire.

Une République islamique plus collective, mais pas nécessairement plus modérée

Ce changement pourrait avoir des conséquences considérables sur la politique iranienne.

La première concerne les négociations avec les États-Unis. Un dirigeant disposant d’une autorité incontestée peut parfois prendre une décision impopulaire et l’imposer aux différentes factions. Ali Khamenei avait ainsi autorisé les négociations ayant conduit à l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA) tout en restant profondément hostile aux États-Unis. Dans le système actuel, un compromis doit vraisemblablement obtenir l’adhésion d’un nombre plus important d’acteurs sécuritaires dont la légitimité repose précisément sur la résistance à Washington.

Ce fonctionnement collectif peut donc rendre la décision plus lente et le compromis plus difficile. Des médiateurs impliqués dans les discussions ont d’ailleurs décrit à Reuters un processus iranien parfois incapable de répondre rapidement, signe de l’absence d’un centre de commandement comparable à celui qui existait auparavant.

La deuxième conséquence concerne la politique intérieure. Les pasdaran ont pour mission fondamentale la préservation du système révolutionnaire. Or l’Iran sort d’une période de manifestations massives et fait face à une situation économique extrêmement difficile. Dans un régime où les responsables sécuritaires occupent une place encore plus importante, la priorité risque moins d’être l’ouverture politique que la survie de l’État et le contrôle des manifestations. Le poids historique des Pasdaran et de la milice Bassij dans la répression des mouvements antigouvernementaux constitue à cet égard un précédent important.

Enfin, la question de la légitimité reste entière. Ali Khamenei avait bénéficié de trente-sept années pour transformer une autorité initialement fragile en domination personnelle du système. Mojtaba Khamenei commence son règne blessé, invisible, contesté par une partie de la population et dépendant d’un appareil militaire dont l’influence n’a jamais été aussi importante.

Alors, qui gouverne réellement l’Iran ?

Six mois après la mort d’Ali Khamenei, la réponse ne tient plus dans un seul nom.

Mojtaba Khamenei gouverne, dans la mesure où il détient légalement les pouvoirs du Guide suprême et où plusieurs hauts responsables iraniens affirment qu’il continue de valider les décisions stratégiques majeures. Mais rien n’indique qu’il exerce aujourd’hui le type de commandement personnel qui caractérisait son père.

Les Gardiens de la révolution gouvernent également, parce qu’ils disposent de l’outil militaire, sécuritaire et d’une influence politique désormais essentielle à la survie du régime. Leur poids dans la succession de Mojtaba et dans la conduite de la guerre leur donne une capacité d’influence sans précédent.

Le Conseil suprême de sécurité nationale gouverne, parce qu’il semble être devenu le principal lieu de fabrication du consensus stratégique entre militaires, responsables politiques et représentants du Guide.

Pezeshkian, Qalibaf, Araqchi, Mohsen Rezaei, Ahmad Vahidi et plusieurs autres figures du système participent enfin, à des degrés divers, à cette nouvelle architecture.

L’Iran d’après Ali Khamenei n’est donc ni un régime sans chef ni, à ce stade, une simple dictature militaire. Il est devenu quelque chose de plus complexe : une théocratie dans laquelle l’autorité suprême demeure religieuse, mais où le pouvoir s’exerce de plus en plus collectivement autour d’un noyau sécuritaire et militaire.

La mort d’Ali Khamenei n’a pas détruit la République islamique. Elle a cependant supprimé l’homme qui, pendant près de quatre décennies, était capable d’arbitrer entre ses différentes composantes.

Il est encore trop tôt pour savoir si Mojtaba Khamenei pourra imposer une autorité personnelle comparable à celle qu’exerçait Ali Khamenei sur les différentes composantes du régime. Ali Khamenei lui-même avait commencé son règne en 1989 avec une légitimité religieuse limitée avant de devenir le centre incontesté du système. Mais la situation de son fils est beaucoup plus défavorable : guerre prolongée, économie en crise, contestation intérieure, absence publique.

C’est peut-être là que se trouve le changement politique le plus important survenu en Iran depuis février 2026. La République islamique a survécu à la disparition de son dirigeant. Mais survivra-t-elle aux crises multiples qui s’annonce ?

Maceo Ouitona est journaliste et collaborateur de la FEMO, il est le traducteur du l’ouvrage de Struan Stevenson, Dictature et révolution, éditions les presses du midi.